01.11.2008
PAGE D'ACCUEIL

Hôtel de Ville d'Arras
Il est des lieux où l'on se sent petit, où la fierté, bridée par l'émotion, ne relève la tête que pour dire merci.
***
Où sont-ils à présent, ces dieux qui autrefois inspiraient nos aèdes et accrochaient leur nom aux lointaines étoiles ?
***

Photos © Christian Van Moer
13:11
Écrit par CVM
Lien permanent
| Commentaires (0)
| Envoyer cette note
|
Facebook
|
30.10.2008
LA SECONDE CHANCE DE CORENTIN

Deux entrées de couloirs longs et sombres, côte à côte…
Celui de droite monte, en pente douce semble-t-il, vers une lumière éclatante… J’y suis ! Ce doit être ce fameux passage vers l’au-delà. J’en ai lu des descriptions détaillées dans des récits de miraculés… Oui, j’en suis certain, c’est le tunnel que doivent franchir les trépassés pour accéder à l’Eternité. Mais je ne suis pas encore mort, moi, et cette funeste perspective ne m’emballe plus : je sens qu’il y a mieux à faire.
Le second couloir descend, lui, vers cette lueur rougeâtre. Celui-là, c’est probablement le passage souterrain qui mène aux Enfers ! Seuls les héros osent s’y aventurer et sont capables d’en ressortir sains et saufs. Suis-je un héros ? Ai-je l’étoffe d’un Orphée pour affronter la Mort et tenter de lui reprendre mon Eurydice ? Je n’ai guère le choix cependant. Si je veux ramener ma chère Aude du séjour d’Hadès, je ne peux le faire que tant que je suis encore en vie, c’est évident. Et tout compte fait, qu’est-ce que j’ai à perdre ? Ma pitoyable carcasse ? La belle affaire !…
Allons, c’est dit ! Aude, ma chère âme, pour toi je serai Orphée !…
L’ectoplasme de Corentin s’engage hardiment dans le souterrain. A peine le jeune téméraire en a-t-il franchi le seuil, que la lueur du fond disparaît. Alors qu’il se demande comment il va bien pouvoir s’orienter dans l’obscurité devenue totale, il remarque qu’une vipère cornue, légèrement fluorescente, rampe à quelques pas devant lui. Insolite et inquiétante flèche directionnelle ! Il lui faut la suivre pourtant, car le retour en arrière lui est désormais interdit, les parois du tunnel disparaissant derrière lui pour ne laisser la place qu’au néant, au fur et à mesure de sa progression. La voie glauque et lugubre qui s’enfonce dans les entrailles telluriques est tortueuse et ses méandres sont nombreux. Mais la flèche finit par s’éteindre devant un étroit corridor, qui s’éclaire peu à peu d’une lumière ocre et blafarde. Une porte d’airain, basse, invisible jusqu’alors, s’ouvre sans bruit, livrant passage à trois nains difformes, monstrueux. Trois gnomes cynocéphales au regard féroce, à la tignasse hirsute, au torse nu, musclé, couvert de poils noirs drus et luisants ; courts sur pattes, mais sûrs de leur force physique. Ils crachent les mêmes paroles tous les trois en même temps, à l’unisson, sans variation de timbre ni de ton, et entraînent Corentin vers une sorte de long vestibule, à peine plus large que le couloir qui y mène, mais mieux éclairé...
...
La pente, en colimaçon à présent, assez raide, le conduit bientôt au seuil d'une nouvelle porte. Un portail de bronze massif, couvert de symboles ésotériques. A l'extérieur et à mi-hauteur des robustes montants, réparties par paires de chaque côté, quatre gueules noires, béantes, apparaissent ; quatre alvéoles profondes, cerclées chacune d'un métal différent. Sur la porte elle-même, gravées en lettres de feu, Corentin peut lire cette mise en garde :
SI LA CLE QUI OUVRE CE PORTAIL SE TROUVE BIEN DANS L'UNE DES QUATRE URNES,
DANS CHACUNE DES TROIS AUTRES,
C'EST LA MORSURE DE LA MORT QUI T'ATTEND.
© Chloé des Lys (2008)
12:42
Écrit par CVM
Lien permanent
| Commentaires (0)
| Envoyer cette note
|
Facebook
|
30.01.2007
LA BELLE OUBLIANCE

Au début de l’été 41, comme ils le faisaient seuls depuis quelques années durant la belle saison, les bessons 1 rendirent visite à Amédée Malone, leur oncle maternel, berger qui vivait isolé aux Bastides, sur le flanc sud-ouest du Puig-Caga-Llops 2.
Ce frère d’Aimée, quadragénaire, avait été instituteur à Arles 3 dans sa jeunesse, et était devenu un ours des Pyrénées, comme il se définissait lui-même, après une déception amoureuse. Grand, efflanqué mais vigoureux comme sa sœur, il avait le visage avenant, malgré des cheveux fort clairsemés, une moustache hirsute et des rides déjà profondes.
Il y avait deux Bastides : celle d’en Haut et celle d’en Bas. La Bastide d’en Bas – une chapelle, un petit mas, trois ou quatre habitations délabrées et un antique bercail – avait vu ses habitants s’exiler vers la fin des années 30, mais c’est là que l’oncle prenait ses quartiers d’hiver avec son cheptel. L’été, une famille de Perpignan, qui lui achetait sa laine et propriétaire du mas, y passait les vacances ; le berger montait alors avec son troupeau et ses deux chiens s’installer à la Bastide d’en Haut, qui n’était plus, elle, qu’un amas de ruines complètement déserté depuis belle lurette, où il avait retapé tant bien que mal une petite bergerie des plus rustique pour s’abriter.
Pierre et Jean prenaient plaisir à rendre visite à leur oncle et à passer quelques jours avec lui, car le soir, autour d’un feu de camp, il leur racontait de belles histoires du temps passé en les laissant boire du vin du tonnelet que les Perpignanais ne manquaient jamais de lui apporter pour le remercier d’avoir pris soin de leur mas pendant leur absence. Les garçons eux-mêmes d’ailleurs, en même temps que quelques denrées ainsi qu’un peu de linge et du tabac, lui en montaient quelques litres.
Ce soir-là, le berger raconta à ses neveux la légende du Mauleu4, qu’il tenait d’un ancien des Bastides, leur jura-t-il, mais qu’il avait probablement lui-même inventée, car le gaillard était doué d’une belle imagination, si fertile même que L’Echo du Vallespir publiait volontiers les contes ou les nouvelles qu’il lui faisait parvenir.
« Du temps de nos aïeux, commença-t-il, après avoir posément bourré et allumé sa vieille pipe de bruyère, lorsque les dieux païens régnaient sans tyrannie sur nos montagnes, ce petit bourg jadis prospère fut frappé de vésanie. Entre tous ses bergers, deux étaient remarquables : Colinet le veinard et Jacquou le malchanceux ( l’inverse eût été plus juste, mais Fortune ne fait jamais grand cas du mérite ). Quand vint cet hiver-là la fête du solstice, pour honorer Mithra 5 selon la tradition, Colinet fut choisi par la congrégation pour fournir l’agneau du sacrifice. L’homme se rengorgeait de cet insigne honneur. Tout au moins en public. Car en réalité, il cherchait le moyen de ne pas s’acquitter de cette contribution, pour lui pourtant bien modique. Quand Jacquou lui fit part de la mort de son chien, débonnaire gardien de son maigre cheptel depuis près de vingt ans, le fieffé coquin ne put réprimer un sourire pervers. A la nuit tombée, il pénétra en catimini dans le modeste bercail de son voisin, s’empara d’un agneau sans que sonne un grelot et regagna son mas en serrant convulsivement son larcin sous sa cape, l’étouffant presque, pour l’empêcher de bêler.
Sous la voûte étoilée, tous s’étaient rassemblés pour célébrer la naissance du dieu. Mais quand le victimaire, au-dessus de l’autel, présenta l’agnelet avant de l’égorger, la foule protesta : « Il n’est pas assez gras ! » Le désaveu n’affecta guère Colinet, insensible aux brocards. Mais lorsque tout à coup une voix murmura : « C’est l’agneau de Jacquou ! », pour ne pas défaillir, il dut se cramponner. La fin du cérémonial fut pour lui un calvaire : les forges de l’effroi lui martelaient la tête, il se voyait déjà obligé de s’exiler pour échapper à la vindicte populaire. Ses craintes, par ailleurs, n’étaient pas infondées : la rumeur prenait corps, divisant la bourgade en deux camps surexcités. Il fallait qu’au plus vite, il trouvât une idée. La fièvre s’empara de son esprit retors : « Comment donc couper court à toute médisance ? » ruminait-il, acculé par l’urgence. « Le loup !… C’est évident, il faut qu’on croie au loup !… »
– Allons, les bessons, conter me donne soif et mon histoire n’est pas finie : remplissons nos godets et buvons un coup !
Les bessons ne se firent pas prier, car s’ils buvaient les paroles de leur oncle, leur gorge restait sèche.
– Est-il vrai, oncle Amédée, qu’il y a encore des loups, par ici ? demanda Pierre, dans l’intention d’effrayer son frère.
– Ma foi, il doit bien en rester quelques uns par là-haut, répondit l’interpellé avec un sourire entendu. Mais Romulus et Colblanc sont de taille à leur faire rebrousser chemin, la queue entre les pattes, s’ils se risquaient à s’aventurer jusqu’ici.
Après s’être resservi une rasade de vin et avoir rallumé sa pipe, le berger reprit le fil de son récit :
« Après les libations, La Bastide était morte. Colinet pénétra de nouveau chez Jacquou, se saisit d’un mouton et lui trancha le cou ; puis, tout sanguinolent, le traîna au-dehors. Il écorcha la bête au saillant d’une roche, en arracha les chairs au crochet de cuisine, jeta les gros morceaux dans une faille du Puig et s’enferma chez lui, tremblant, à double tour.
Au matin, effarés, les Bastidiens se demandèrent comment le fauve avait pu faire ce carnage sans ameuter personne. Le maire fit la grimace : « Si c’est là l’œuvre du loup, ce n’en est pas la trace… Le malheur est sur nous, car c’est un loup-garou ! »
Loup-garou ! D’un seul coup, voilà que ressurgissent, dans ces esprits bornés par la superstition, l’angoisse irraisonnée et la peur archaïque ! L’infâme suspicion divisa le hameau : le jour, on désignait un voisin, un parent ; la nuit, on se terrait, on épiait les bruits, les mouvements insolites. Tour à tour suspectés, Jacquou et Colinet se virent réprouvés par la congrégation. Bonasse, le premier laissait passer l’orage, par contre, le second s’en affectait beaucoup.
Peu à peu Colinet sombra dans la démence. Il sortit d’une malle la peau d’un grand loup gris, un vieux trophée de chasse, s’en couvrit les épaules et son cri guttural acheva l’avatar et annonça les transes. Quand la lune émergeait de l’horizon des cimes, les habitants du bourg, glacés par d’affreux hurlements, montraient d’un doigt tremblant l’ombre du lycanthrope s’agiter sur la crête.
Mais une nuit, au retour de son escapade, un petit ramoneur, endormi sous son porche, lui barra le chemin. Il fut sur lui d’un bond, et le sang innocent gicla sous les arcades. Son forfait perpétré, Colinet s’en courut.
Les Bastidiens, enfin, s’armèrent de courage, battirent les halliers, fouillèrent les ravines, et lâchèrent les chiens quand le monstre parut. L’hallali fut sanglant : le mauleu périt sous les crocs et les piques. Acclamées dans une hystérie générale, des femmes cousirent la peau sur le corps mis à nu, avant de le jeter dans les eaux souterraines. »
– Voilà, mes chers neveux. J’espère que cette histoire ne troublera pas votre sommeil cette nuit, dit le berger avec malice, car, j’y songe tout à coup, vous dormez peut-être dans le lit du garou !… Encore un petit godet ?
– Avec plaisir, oncle Amédée, mais raconte encore, nous n’avons pas sommeil, ou joue-nous un petit air d’harmonica pour terminer la veillée sur une note plus gaie, répondit Pierre qui, quoi qu’il en dît, bâillait déjà.
Lorsque la nuit était si claire et le firmament si bas que l’on pouvait lire sans peine les pages d’or de la Voie Lactée, l’oncle Amédée ne manquait jamais l’opportunité d’apprendre à ses neveux comment repérer les principales constellations et à retenir leurs noms de la même la façon que les Anciens, par la fable mythologique. A partir de l’étoile polaire et des deux Ourses, il les faisait naturellement voyager jusqu’à leur constellation : celle des Gémeaux, Castor et Pollux. Cette fois-là, après s’être assuré qu’ils n’avaient rien oublié des Cassiopée, Pégase, Persée ou Andromède, il s’attarda plus longuement sur la lointaine Orion et le Scorpion, détaillant comment la farouche Artémis, outrée de la lubricité du géant qui la harcelait, avait châtié ce dernier en le faisant piquer au talon par le fabuleux scorpion.
– Où sont-ils à présent, soupira Jean, émerveillé par la science de son oncle, ces dieux qui autrefois inspiraient nos aèdes et accrochaient ainsi leurs noms aux lointaines étoiles ?
– Ils sommeillent au plus profond de chacun d’entre nous, assura l’oncle, mais seuls les poètes perçoivent encore leur souffle et les raniment de temps à autre.
Aux Bastides, les jumeaux dormaient ensemble, dans l’unique lit de la bergerie. Cette nuit-là, c’est la tête pleine de divinités et de monstres fabuleux, mais également l’esprit embrumé par le vin capiteux du Roussillon, qu’ils allèrent se coucher. Et leur sommeil fut plutôt agité. Pierre cauchemarda : il se vit en Orion foudroyé par la déesse qui avait pris les traits de Marie et se réveilla, secoué de spasmes et inondé de sueur, au moment où son frère, qui rêvait lui aussi, mais plus paisiblement, marmonnait en dormant : « Ne crains rien, Marie, je t’aime et je te protégerai toujours. »
En révélant ainsi sa passion pour la belle amnésique, Jean éveilla chez son jumeau un sentiment de jalousie violent, nouveau pour sa jeune âme, qui l’effraya, que malgré tous ses efforts il ne parvint pas à refouler, mais qu’il crut malgré tout être capable de contenir et de dissimuler.
_________________
1 Frères jumeaux.
2 Pic pyrénéen (1777m) : une des arêtes du massif du Canigou.
3 Arles-sur-Tech, dans le Vallespir (Pyrénées orirntales).
4 Garou, mauvais loup dans le vocabulaire de l’oncle.
5 Dieu solaire, protecteur des troupeaux, dont les Anciens fêtaient la naissance le 25 décembre.
© Chloé des Lys & Christian Van Moer
14:26
Écrit par CVM
Lien permanent
| Commentaires (0)
| Envoyer cette note
|
Facebook
|







